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The other Mediterranean neighbours of the EU round table II

Malte, Octobre 1995

Résumé :

Culture et civilisation font du Nord et du Sud de la Méditerranée des ensembles différents. Les problèmes que ces différences posent vont en s'amplifiant. Il ne faut pas cacher nos différences, mais au contraire les mettre en évidence sans complaisance pour savoir dans quels domaines on peut s'entendre. L'enjeu est éviter le repli sur soi-même et le triomphe des intégrismes croissants.

La Méditerranée est bien d'actualité cette année, et probablement elle le sera aussi l'année prochaine. Les séminaires et les colloques á son sujet se sont multipliés. L'Union européenne se propose la création d'un ensemble économique méditerranéen de libre échange, et le souci sécuritaire n'en fait pas défaut, loin de là, puisque déjà on évoque soit des mécanismes de prévention des conflits, soit une sorte de Conférence de Coopération et Sécurité en Méditerranée ait l'image c'est trop, disent les experts de la CSCE. La volonté politique au sein de l'Union Européenne ne manque pas. La volonté économique non plus.

Quoi qu'il en soit, il semble que personne n'en doute pas de l'existence de cette Méditerranée tant évoquée.Je vous ferais donc l'économie de la mention d'autres opinions surtout celle de ceux qui pensent que la Méditerranée en tant qu'ensemble géopolitique n'existe pas, et celle de ceux qui soutiennent qu'il n'y a que des pays méditerranéens de l'Europe du Sud, du Maghreb, du Machreck, de l'Adriatique, du Golfe, de la Mer Rouge, etc.

Le fait concret est que les échéances méditerranéennes se multiplient: Conférence Euro Méditerranéenne de Barcelone, novembre 1995, et Conférence Intergouvernementale, vers le milieu de 1996, pour approuver, entre autres, la nouvelle politique méditerranéenne de l'UE. Ce sont des projets de partenariat, ce qui implique, évidemment, des partenaires, de préférence animés avec la même volonté de coopérer. Cela, bien sur, nous ramène aux Etats, les seuls capables et capacités pour conclure des accords sur ces deux sujets importants, économie et sécurité. C'est un scénario d'une certaine technicité et donc possible, mais d'une absence aussi de participation des sociétés respectives, et en conséquence susceptible de confronter des problèmes dans sa mise en pratique.

Qu'est ce qui fait défaut? Les échanges entre sociétés civiles, la connaissance réciproque, la compréhension mutuelle et, comme résultat des différents dialogues, la volonté de faire quelque chose ensemble. La question est la suivante: Veut on seulement cette Méditerranée de libre échange et de soutien réciproque, entre Etats bien sûr, en matière de Sécurité ou bien veut on une Méditerranée ou les sociétés je dirais même plus, les civilisations ne soient pas tellement hostiles, et que les individus ne se rejettent pas et ne s'affrontent pas?

L'un et l'autre objectif, mon avis, sont complémentaires. L'économie et la Sécurité á elles seules ne réussiraient pas si les sociétés ne sont pas convaincues qu'il y d quelque chose á faire en commun. Pour une approche de réponse, il faut faire d'abord un

Inventaire, une sorte "d'état des lieux". La réalité est qu'entre les sociétés, entre les individus, les candidats volontaires au dialogue son toujours en nombre décroissant. Les institutions responsables des dialogues ou des rencontres végètent faute de candidats aux dialogues.

À titre d'exemple, je rappellerais ici le sort de l'Institut du Monde Arabe français. Je viens d'une ville de l'Espagne, Grenade, ou un projet intéressant, l'Université Euro Arabe, somnole depuis presque une dizaine d'années, faute d'avoir suscité l'interêt et aussi la volonté arabe de le cofinancer. Les financements arabes, cependant, n'ont pas manqué pour d'autres objectifs moins importants que celui ci.

Les quelques rencontres que l'on continue á entretenir, sauf pour les aspects économiques et techniques, finissent toujours dans des reproches mutuels, les uns sur la menace de l'islamisme et son emprise sur les sociétés voisines, les autres sur l'éternelle dette historique du Nord envers le Sud dont chaque Européen semble être redevable.

On nous dit que les européens ne connaissent pas ou connaissent de manière insuffisante la langue arabe, que les medias ont une attitude raciste et xénophobe lorsqu'ils traitent des phénomènes du monde islamique et on nous présente, en plus, toute l'historie des rapports entre ces deux civilisations comme un exemple de tolérance et d'épanouissement de la culture et les sciences quand les arabes ont dominé, et obscurantisme, intransigeance, et guerre lorsque le monde occidental a dominé á son tour. Ont attribue á la colonisation européenne la responsabilité de l'arrêt apparent de l'évolution des sociétés islamiques vers la modernité, et la longue parenthèse de plus d'un siècle de subordination.

Ces reproches sont à tel point actuels, qu'on a l'impression que l'histoire ne nous unira jamais si on continue la traiter comme source d'arguments dans les rapports officiel et humain au lieu de la considérer comme ce qu'elle est: histoire.

En tout état de cause je sens une lassitude parmi mes compatriotes surtout ceux qui étaient très bien disposés au dialogue au départ devant cette permanente pression de reproches.

Le problème est traité parmi nous de deux manières différentes: d'un coté il y a les groupes gauchisants, bien-pensants, écologistes peut être, pour lesquels la recette se réduit á "Nous sommes démocrates et en conséquence devons traiter les autres démocratiquement", et il y a les autres, les tenants des nombreux extrémismes qui gagnent. aussi du terrain dans nos sociétés qui ne voient dans l'autre que du terrorisme -économique, religieux où militaire - et qui insistent sur les aspects médiévaux de la société et surtout du rôle de la femme qu'ont attribué a certains courants intégristes.

À cela s'ajoutent les dangers de l'immigration en Occident, laquelle transporte avec elle, selon nos intégristes, les conflits et les retards des sociétés d'origine. Le résultat c'est une xénophobie qui s'amplifie dans nos sociétés, un rejet toujours croissant de l'autre, et la levée de murs invisibles contre le dialogue. Dans cette conjoncture, compliquée par les situations intérieures dans les sociétés du présent autant de la rive Nord de la Méditerranée comme dans la rive Sud, on s'incline devant les idées préconçues et les préjugés du groupe, le seul facteur rassurant dans ce monde imprévisible d'aujourd'hui.

En tant que journaliste et étant dans un congrès de journalistes, je ne pouvais pas éviter une mention particulière aux medias. Dans ce domaine ce sont les mêmes réflexes des politiciens: il est plus facile, des deux cotés à mon avis, de se fortifier derrière les préjugés que de les combattre. Surtout parce que si l'on veut être objectif on est sur d'êtres critiqués par nos voisins du Sud, et en même temps considérés, au sens figuratif bien sur, comme des traîtres par le groupe d'origine.

En réalité l'objectivité n'est qu'une utopie et en fin de compte les des deux cotés sont nationalistes et militantes de ses propres préjugés et perceptions. Malgré cela, notre Section Espagnole de l'AEJ a mis en place, depuis des années déjà, une section d'études méditerranéennes qui organise des colloques et de séminaires tous les ans.

L'expérience suggère que les choses aillent empirer et pas s'améliorer. Déjà l'Espagne, porte de l'Union Européenne avec le Sud, connaît des graves problèmes avec l'émigration qui arrive en première étape dans son pèlerinage vers l'UE à Ceuta, Melilla, Alicante, et autres points d'entrée. La France est soumise aux retombées de la guerre des militaires algériens avec ces islamistes, l'Allemagne à celle de la Turquie avec ces kurdes. En même temps au Sud ils sont nombreux ceux qui voient en Bosnie une

Répétition d'une nouvelle Croisade contre l'islam qui, semble t il, aurait sa plaque tournante dans ces états partiellement islamisés que l'Empire Ottoman avait laissés au coeur de l'Europe comme héritage de sa domination passée sur une partie du Continent.

Mais comment s'en sortir? Sommes nous irréparablement condamnés à nous f aire la guerre même des civilisations? À mon avis

Ce n'est pas le cas. Nos voisins du Sud doivent trouver par eux-mêmes des solutions à leur présent politique ou abondent des régimes dépourvus de légitimé populaire, ou la démocratie semble être en cause d'abord parce que ces régimes ont fait d'elle des parodies, et ensuite parce que nous-mêmes et nos gouvernements avons non seulement applaudi mais aidé ces régimes et en ce faisant ils ont apporté une sorte de caution légitimante á ces "démocraties". On les a aidés et on les aide encore à tenir.

On nous dit que les alternatives sont incertaines. Et pour cause. Elles les seront chaque jour davantage. Mais pour nous il y a un problème de cohérence idéologique: si on admet que le désir populaire s'exprime par un vote libre et en liberté, on doit le respecter lorsque celui-ci se manifeste. Cela comporte des risques, mais ces risques sont intrinsèques à la nature de nos différences culturelles et de civilisation. Donc, pour mieux nous entendre il ne faut pas cacher nos différences et d'une façon angélique les minimiser, mais au contraire il faut mettre en évidence tout ce qui nous sépare pour savoir ou peut-il y avoir coïncidence pour coïncider, et ou sommes nous à une distance considérable pour commencer à bâtir des ponts.

Une chose est claire, la culture et la civilisation, telles qu'elles ont été historiés et répertorie jusqu'à présent, nous séparons. Les sociétés multiconfessionnelles ont fait le frais de cet apprentissage Les religions ont démontré qu'elles cohabitent difficilement, sauf lorsqu'une d'elles domine claire et nettement sur les autres. Au fait des reproches, pourquoi nous, Occidentaux, devrions-nous nous déssintérêser du sort des chrétiens orientaux? Le Liban chrétien s'arabise et s'islamise. Tel est le résultat de quinze ans de guerre civile, sous l'impulsion des petro dollars.

Les Chrétiens du Sud du Soudan sont en guerre depuis qu'ils se sont prononcés contre l'extension de la Charia islamique á toute le pays, même aux régions à majorité chrétienne. Qu'est ce qu'il en est des 10 millions de chrétiens orientaux du début de ce siècle? Le Christianisme est aussi une religion orientale pourquoi n'est elle pas acceptée en Orient au même pied 'égalité que l'islam?

Pourquoi faire semblant de suivre nos intégrismes respectifs et ces religieux des trois cotés qui nous parlent des énormes différences entre la Torah, la Bible et le Coran, si l'on sait qu'ils ont des racines communes? Pourquoi insister sur les différences juridiques si nos systèmes juridiques partent de la même base morale qui est à l'origine de la loi? Le droit romain, qui pourrait être en quelque sorte considéré comme la première rupture laïcisante de notre droit, qui a consacrer l'esprit individualiste de notre civilisation que nous appelons occidentale, a-t-il pu se soustraire a l'influence du triple message moral fondateur et superposé de judaïsme, du christianisme et de l'islam? D'où provient-il l'individualisme du comportement politique et social et juridique qui nous distingue des sociétés asiatiques? Ce sont les découvertes techniques et leur utilisation dans la vie quotidienne qui nous ont séparés provisoirement, mais la convergence n'est qu'une question de temps - de temps historique.

Mais ce qui nous sépare temporellement ne doit pas nous jeter les uns contre les autres, sauf si pour des raisons politiques. Il n'y a rien dans la culture et la civilisation susceptibles de nous séparer et de nous lancer dans le champ de bataille. Il n'y a que les intérêts économiques et politiques. Les Etats en fin de compte.

J'insiste, il faut savoir jusqu'à quel point on est différent pour savoir aussi jusqu'à quel point on peut aller ensemble. Je veux dire aussi que dans le monde d'aujourd'hui l'individu par lui-même, par lui seul, a des possibilités très réduites de changer l'état des choses. Nos gouvernements peuvent continuer á réclamer plus de démocratie au Sud sans se soucier de la contradiction dans laquelle ils encourent étant donné le caractère islamique des Constitutions des Etats du Sud que placent la charia comme source première ou unique de loi.

On peut continuer à réclamer aux journalistes leur soutien pour améliorer la connaissance réciproque, pour faire passer les messages des Etats ou plutôt des gouvernements. On ne peut pas nous demander de promouvoir un monde que leurs politiques, leurs défenses des intérêts nationaux, leurs ambitions de puissance, empêchent d'éclore. Pour une entente entre civilisations, parce que c'est de cela dont il s'agit, il faut impliquer toute la société, les institutions, les églises, les partis, les ONG, les académies, les

universités dans une sorte de pacte des civilisations.

En Méditerranée, les peuples, les sociétés, n'ont pas besoin d'apprentissage pour vivre en paix entre civilisations. Ce sont les Etats, les gouvernements qui doivent faire cet apprentissage. Les civilisations ont vécu ensemble et en paix en Méditerranée lorsque les Etats ont laissés faire. Depuis les phéniciens jusqu'à nos jours le commerce et les échanges ont été les meilleurs ambassadeurs d'une entente, d'une autre forme de vivre ensemble qui est toujours possible parce qu'elle a été possible.

Les grandes cités-etats de la Méditerranée, surtout celles qui ont survécu le plus longtemps comme Tanger, Beirut, Alexandrie, Chypre, et Malte qui nous accueille aujourd'hui, prouvent que les cultures, les civilisations si vous le préférez, peuvent vivre ensemble pour peu qu'on leur laisse l'essayer. Ces cinq cités étaient pourtant situées aux points tangentiels entre civilisations. La recette est simple : très peu d'Etat et beaucoup de représentation communautaire dans les instances communes de gouvernement, beaucoup de commerce, mixité sans promiscuité, partage diurne de l'espace urbain, partielle ségrégation spatiale nocturne á l'intérieur de la cité. Ce dans ces conditions qu'une synagogue peut-être mitoyenne d'une église ou d'une mosquée, dont les célébrations religieuses, les pèlerinages, les traditions, les réjouissances des uns puissent être partages para les autres.

Pour coopérer il faut des coopérants, pour dialoguer il faut des dialoguistes, autant de notre part, que de celle de nos voisins du Sud.

Cela dit, n'y a t il pas d'espoir entre nous? Nous avons un avenir de problèmes devant nous parmi lesquels celui de l'inmigration et des émigrés n'est pas le moindre. Il y a aussi celui des reformes nécessaires au Sud dont on parle depuis Fakhr el Din et qu'il conviendrait que nous voisins fassent, et il y a aussi celui du racisme et la xénophobie croissante dans nos sociétés.

Si on peut les aborder en coopération, tant mieux pour tous. Mais quelles sont les bases d'une coopération possible? À mon avis, et comme point de départ il y a les conquêtes de l'humanité que nous acceptons tous: droits de l'homme égalité entre les êtres humains, liberté d'information et de choix, et non-discrimination pour des raisons de sexe, langue et culture.

Mais il est certain que le Sud, pas seulement quelques individus isolés mais leurs gouvernements, leurs sociétés, leurs institutions, doivent faire évident leur désir de discuter ensemble. Nous aussi nous avons nos intégristes, et les nôtres deviennent plus pressants chaque jour. Il faut éviter des deux cotés de penser qu'il n'y a de salut que dans le repli sur soi-même. C'est justement le contraire.