194d2 txp page_title/>Blog y sitio especializado en política exterior española Domingo del Pino: Cahier de Stratégie. IEEE: Perceptions Espagne-Maghreb

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Cahier de Stratégie. IEEE: Perceptions Espagne-Maghreb :: 31/08/2001

Espagne-Maghreb: perceptions mutuelles à géometrie variable

Publié par le Ministère espagnol de la Défense. Cahiers de Stratégie nº 106-B. Institut Espagnol d’Etudes Stratégiques (IEE). Madrid janvier 2001

Document de Travail par Domingo del Pino Gutiérrez

Sommaire

  • Introduction
  • L’Islam radical
  • Sécurité, un concept global
  • ¿Dialogues ou monologues?
  • La mort de Hassan II
  • Le rôle des médias
  • Les transitions en Espagne et au Maroc
  • Le rôle des sondages d’opinion
  • Réciproque vision négative
  • Perceptions en temps normal et perceptions en temps de crise
  • Mythification du passé et politisation du présent
  • L’Islam et l’Occident dans les perceptions
  • Les mésententes
  • Les perceptions à travers l’histoire
  • Les migrations humaines sont-elles un risque?
  • Les perceptions réciproques dans la littérature
  • Projets communs abandonnés ou délaissés

Notes au texte

Introduction

La recherche de la perfection, en matière de relations entre pays ou sociétés différentes, n’est pas un exercice auquel devraient s’attarder les gouvernements ou collectifs humains. La perfection rélêve de la mystique, lutte intérieure de l’homme avec lui-même, tandis que les Etats et les gouvernements gèrent le quotidien tout en essayant de le faire de la façon la plus acceptable pour tout le monde.

Il arrive de même dans les relations entre citoyens de pays différents. Ceci est vrai pour tous les pays, sauf peut-être entre espagnols et marocains. Les enquêtes suggèrent qu’une partie des espagnols percoit les marocains et les maghrébins en général d’une manière très insuffisante , et qu’une autre partie les ignore ou même les repousse.

Pour les premiers, il n’y a pas de juste milieu salomonique, mais plutôt un certain mysticisme qui les pousse à ne pas accepter les choses comme elles sont et à exiger des autres une perfection très peu humaine, et qui fait que l’opinion publique demande beaucoup plus que ce qu’elle même donne.

Ce désir de perfection et cette relation passionnelle entre individus et sociétés sont, avant tout, très espagnols. Ils rendent plus évident le chemin qui reste à parcourir en ce qui concerne l’acceptation de l’autre plutôt que le chemin déjà parcouru. Les marocains, par contre, d’après ma longue expérience de correspondant de presse au Maroc, n’ont pas l’air de se poser beaucoup de questions sur l’image collective qu’ils ont de l’Espagne, mais ils sont aussi exigeants que nous quant à l’opinion des espagnols envers eux.

En tant qu’espagnols, nous sommes donc soumis à une double pression morale, celle que nous nous imposons nous-mêmes, et celle que nous impose l’autre partie, qui fait siens les reproches que nous nous faisons et y ajoute même quelques uns de son propre cru, sans pour autant penser qu’il existe quelque chose que l’on nomme l’autocritique. Autocritique d’ailleurs nullment pratiquée des deux côtés.

Le fait que les deux parties manque totalement d’esprit d’autocritique dans l’analyse de son attitude envers l’autre, ne devrait pas nous empêcher de corriger notre ignorance et d‘éliminer nos préjugés sur le Maroc et les marocains, mas il devrait par contre nous engager à contrôler notre impatience pour l‘átat d’acceptation réciproque.

Les marocains accaparent l’essentiel des interrogations des espagnols en ce qui concerne “l’autre”, le sud méditerranéen maghrébin et musulman. Tout au long de l’histoire, la relation avec l’Algérie, la Tunisie, la Libye, la Mauritanie et le Sahara Occidental fut moins intense qu’avec le Maroc. La relation fut aussi intense avec le Sahara Occidental au cours de la deuxième moitié du XXème siècle, mais cela eut lieu, aussi bien qu’avec l’Algérie, à une époque où les idéologies influençaient notablement les perceptions.

Dans ces deux derniers cas, en dans une moindre mesure avec la Mauritanie, la politisation de l’image collective de l’autre fait que les perceptions que nous avons des sahraouis et des algériens soient très différentes de celles qui au fil du temps, de façon consistante et constante, se sont gravées dans l’inconscient collectif espagnol en relation avec le Maroc.

En Espagne parler de perceptions mutuelles c’est parler surtout des perceptions entre espagnols et marocains. Les images politisées, par contre, des algériens et des sahraouis ont eu au cours des temps tendance à changer en fonction de l‘évolution des relations politiques qui leur ont donné lieu.

Dans les temps modernes, la vision de “l’autre” dépend beaucoup de la familiarité avec laquelle il s’introduit dans notre vie quotidienne et de la régularité et la fréquence avec lesquelles nous recevons de ses nouvelles.

Pendant la dernière décennie à pei près, il s’est produit un silence important en ce qui concerne le Maroc et les marocains qui tranche avec le bruit informatif de la décennie antérieure, et surtout des années soixante-dix à l‘époque où se prépare et éclate le problème du Sahara Occidental.

Récemment le traitement informatif des sujets controversés, comme la pêche, l’émigration, la coopération, les échanges économiques, et même la concurrence que représente le Maroc au sein de I’Union Européenne pour les produits agricoles espagnols, s’est nettement amélioré. Ceci a été possible grâce à deux évolutions qui se sont produites en matière de politique internationale: l’acceptation par le Maroc au début des années quatre-vingt du référendum d’autodétermination du Sahara Occidental, et la “prise en charge” par la Commission Européenne des négociations de pêche avec le Maroc, à partir de l’adhésion espagnole à l’Union Européenne qui, elle aussi, eut lieu au milieu des années quatre-vingt.

Les effets bénéfiques de cette étape sont confirmés par la deuxième place obtenue par l’Espagne dans la liste des pays présents économique au Maroc et par la diminution, et la presque élimination, des frictions qui se reflétaient dans la presse en ce qui concerne le conflit du Sahara Occidental, les négociations des accords de pêche, le transit des agrumes sur le sol espagnol, Ceuta et Melilla etc..

Toutes ces questions continuent toujours inscrites dans l’agenda des deux pays, mais la diminution de l’intensité informative les entourant permet d’allonger dans le temps cette période de bonnes relations économiques et éloigner les crises.

Au moment où nous approchons l’an 2000, et en ce qui concerne le Sahara Occidental et la pêche, le processus semble s’inverser à mesure que s’accroissent les doutes sur le référendum du Sahara. D’un côté parce que l’on se demande s’il va finalement avoir lieu, et de l’autre côté parce qu’en cas affirmatif il n’est pas sur que la partie qui verra ses prétentions déboutées acceptera le résultat.

D’autre part, les pressions croissantes de Rabat pour que l’Espagne assume de nouveau directement certains aspects des accords de pêche avec le Maroc; le retour partiel au pouvoir du nationalisme qui en avait été déplacé par des moyens artificieux, au moins depuis 1963; et le décès du roi Hassan II, permettent de penser qu’il n’est pas impossible qu’un nouveau cycle de crise commence dans les relations entre les deux pays.

Les circonstances “ambiantes” entre l’Espagne et le Maroc se sont améliorées substantiellement par rapport à 1975 ou 1978, par exemple, mais les perceptions mutuelles, en tous cas celles de l’Espagne envers le Maroc, d’après ce que suggèrent les sondages, n’ont pas évolué d’une façon aussi positive que les relations économiques.

Les enquêtes effectuées au cours des dernières années ne sont pas complètes parce qu’elles s’occupent exclusivement de l‘émigration, un point de vue partiel par rapport à tous ceux qui mettent les deux sociétés en relation. Malgré cela, elles confirment une continuité dans la perception plutôt négative et diffuse que les espagnols ont de leur voisin du sud. Le pays et le défunt roi Hassan II y sont évalués très negativement. La confiance en ce qui concerne un futur de coopération et de stabilité se trouve bien au dessous, presque à contre-courant, de la réalité économique que les Etats et les gouvernements ont établie. Les perceptions mutuelles paraissent donc répondre à une climatologie qui leur et propre.

La frustration espagnole à cause du manque de progrès dans ce domaine, est plus intuitive que scientifique, et elle se dérive de l’opinion, plus documentée, que nous avons des immigrés. Nous continuons donc à poursuivre le rêve de la perfection et à nous flageller à cause de la mauvaise conscience que nous donne l’opinion que nous attribuent les sondages à propos des marocains, notre rêve de perfection, bien que, comme dit l‘écrivain brésilien Paulo Coelho [1] “personne ne devrait souffrir en poursuivant ses rêves”.

L’Islam radical

II n’y a pas de recettes pour modifier l‘état des choses reflété par les sondages et la réalité, l‘économie, ne semble pas suffisante pour changer les perceptions mutuelles. Cependant, a part l’importante amélioration que nous avons signalée sur le plan économique, c’est un fait que les idéologies sont en déclin, en Espagne comme dans le reste de l’Europe, et que la menace que nous croyions voir venir du fondamentalisme radical et terroriste n’est pour le moment que l’intuition d’un inevitable danger en perspective.

Heureusement les extrémismes ont perdu du terrain pour le moment, et puis nous commençons à faire la différence entre l’expression radicale, terroriste et minoritaire de cet Islam radical, et la modération de la majorité.

Pendant plus de la moitié de la décennie qui se termine, l’Union Européenne, en partie sur l’initiative de l’Espagne, essaya de conditionner les projets et les aides à l‘évolution des réformes démocratiques et en particulier à l’amélioration du respect des Droits de l’Homme dans les pays du sud de la Méditerranée.

Dans de nombreux cas, ceci fut interprété par les sociétés civiles de ces pays comme une tentative de la part de l’Occident d’imposer des valeurs qu’il considère universelles. Le résultat, comme disait dans un récent colloque le chercheur français François Burgat, fut que ces sociétés exprimèrent une plus grande demande de “différence” et une plus grande affirmation de leur propre culture.

Comme il n’existe pas d‘étude scientifique sur les perceptions mutuelles, il ne nous reste plus qu‘à faire un inventaire des facteurs de tous genres qui configurent la perception de “l’autre” dans l’imaginaire collectif et qui forment le cadre dans lequel les relations hispano maghrebines devront se mouvoir dans la première décennie de ce siècle.

Dans le cas qui nous occupe, il faut superposer aux éléments historiques et modernes, qui influencent toute perception, la vision générale du monde arabe et musulman que le monde occidental a acquise récemment et la vision de l’Occident élaborée par le monde musulman et ses fondamentalistes.

Mais bien qu’Islam et islamisme renvoient téoriquement à un concept religieux, c’est un fait que les extrémismes se sont manifestés plus bruyamment dans les pays les plus pauvres et plus spécialement dans les zones et les poches de marginalité à l’intérieur de ces pays. Le message sous-jacent de cette réalité est que le monde n’est pas aussi fragmenté à cause de la culture ou de la religion, mais plutôt à cause de cette division entre riches et pauvres qui est devenue le signe de notre temps et qui pour beaucoup d’analystes sera la vraie cause des conflits dans les années à venir.

Ce résultat de la globalisation commence à avoir une conséquence, pernicieuse à mon avis: il introduit une dimension “civilisationelle” et partant de cela syndiquée entre musulmans dans ce qui n‘étaient que des relations entre Etats. Auparavant, c‘était l’appartenance au groupe national qui était sécurisante et maintenant c’est l’appartenance à civilisation. Dans le cas de l’Islam, c’est l’appartenance à une sorte de “civilisation/classe”, l’Islam, qui semble être sécurisante.

S’il veut dialoguer avec l’autre dorenavant englobée dans une civilisation dans les prochaines années, l’Occident devra se familiariser avec les problèmes, les rituels, les questions, et même avec le lexique que l’autre apporte avec lui et incorpore à son arsenal conceptuel et linguistique qui changera complètement les données des dialogues préxistants qui étaient jusqu‘à présent parfaitement rationnels et, en définitive, “occidentalisés”.

En ce qui concerne les perceptions hispano-marocaines rien ne suggère que dans les prochaines années le lent processus d’adaptation des images inconscientes va s’invertir radicalement, mais il est vrai que celles-ci auront, comme dans l’actualité, une influence très limitée sur la réalité de la relation du moment, en faveur des problèmes économiques.

Sécurité, un concept global

La sécurité, vivre en sécurité, est une des ambitions que tous les collectifs humains ont à la base car, individuellement ou conjointement, ils désirent conserver, accroître et transmettre la richesse et le patrimoine qu’ils ont créé. La richesse n’est pas seulement formée de capital et de biens matériels, mais aussi de tout ce qui fait progresser l’humanité, c’est à dire les capacités intellectuelles et techniques, la qualité de vie et la cohésion du groupe autour de sa culture. L’environnement, l‘égalité face à la loi, la langue, la culture, la religion, l‘égalité des chances d’accès à la richesse et à sa distribution et le respect des Droits de l’Homme, sont également des facteurs intrinsèques de sécurité.

Les révolutions changent ces données par la force mais à cause de l’insécurité qu’elles font naître elles reviennent tôt ou tard à leur point de départ. Mais cela n’a jamais empêché que le recours à la force ait été un moyen très utilisé pour résoudre les conflits d’intérêts. Dans les prochaines années, comme dans les dernières années du XXème siècle, la force militaire pure ne sera pas très utile pour résoudre les conflits qui naissent de la pauvreté, surtout en ce qui concerne les grandes migrations légales et clandestines que cette pauvreté et les croissances démographiques excessives provoquent, et l’instabilité culturelle qui en découle.

Récemment, lorsqu’au cours de forums de réflexion conjointe on a suscité les questions de la “sécurité partagée” et de la “prévention des conflits”, nos voisins du sud ont montré beaucoup d’intérêt pour la définition de cette sécurité comme concept global, qui n’inclut pas seulement le côté militaire mais les politiques alimentaire, culturelle, de l’environnement, sociale, du travail etc.

Cependant, les dialogues, au moins au niveau académique, ont donné l’impression d‘être plutôt des monologues dans lesquels chaque partie exprimait ses idées, sans trop considérer celles de l’autre partie.

¿Dialogues ou monologues?

Les personnes et les secteurs d’opinion disposés à ce genre de dialogue/monologue ont considerablement diminué. C’est pour cela que des actions conjointes, éminemment militaires, comme celles que les occidentaux ont entrepris au Golfe, en Somalie, en Bosnie, au Kossovo ou à Timor, ont été évaluées de façon très différente au nord et au sud de la Méditerranée.

Cette conception globale de la sécurité, inclut maintenant la question de l’immigration, par rapport à laquelle le sud considère fondamental, en plus de la résolution des problèmes pratiques qu’elle pose, que la famille des migrants puisse vivre réconciliée avec elle-même et ses origines. C’est à dire, que l’on n’introduise pas en son sein l’insécurité culturelle provoquée par les enfants qui, intégrés à la société qui les accueille, deviennent méconnaissables pour les parents.

Les différentes politiques européennes destinées à la Méditerranée: Politique Globale Méditerranéenne, Politique Méditerranéenne Rénovée et, finalement, la Zone de Libre Echange pour l’année 2010, qui se succèdent les unes aux autres sans que les objectifs de la politique précédente ne soient jamais accomplis, incluent des aspects limités, destinés à créer une certaine conscience commune, mais elles semblent manquer d’une stratégie globale pour éviter que les sentiments d’appartenance à une même région méditerranéenne ne se détériorent de jour en jour.

Ces sentiments sont à présent plus difficiles à conserver, d’autant plus que la Méditerranée est partagée entre deux civilisations dont une se trouve en plein processus de réaffirmation des différences. Cependant, c’est ce sentiment d’appartenance commune qui donna, au cours des derniers siècles, de la cohérence à l’ensemble de la Méditerranée, un des plus influents dans l’histoire.

La globalisation, la révolution du siècle prochain, crée en faveur du capital, des idées et de l’information, un espace supranational sans liens excessifs. Elle va de pair, paradoxalement, avec un monde atomisé qui avance de plus en plus à des vitesses différentes, ce qui donne lieu à une insécurité inconnue jusqu‘à présent.

Dans ce contexte global, l’information dominée ou presque monopolisée par les agences et médias occidentaux, met à la disposition de tout le monde, avec la même importance et sans aucune hiérarchisation en fonction des intérêts de la collectivité qui la reçoit, une masse indigeste de nouvelles qui produit de plus en plus d’insécurité culturelle. La pauvreté de certains pays, qui augmente en proportion égale à la richesse des autres, se traduit également en insécurité existentielle et physique.

L’ensemble de tous ces facteurs a permis à la sociologie américaine de créer quelques uns des “slogans” publicitaires les plus inquiétants de notre époque, comme par exemple la “fin de l’histoire” [2] et la “guerre des civilisations” [3] qui ajoutent à l’insécurité une crainte aux proportions apocalyptiques. Heureusement, que l’histoire n’est pas finie et que l’affrontement des civilisations n’est encore qu’une inquiétude propre à quelques initiés.

Les reproches, de mieux en mieux définis et de plus en plus importants, que les autres cultures dirigent contre la civilisation occidentale semblent donner indirectement raison à Samuel Huntington. Mais, s’il ne faut ni exagérer ni minimiser les conflits entre les différentes civilisations et encore moins les frictions actuelles et celles qui probablement se produiront dans la prochaine décennie entre l’Espagne et le Maghreb.

Il est cependant important de préciser que nulle part au monde ces théories americaines ne paraissent plus étranges et exotiques que dans cet immense espace de superposition culturelle et humaine que constituent le Nord du Maroc et l’Andalousie, notamment Ceuta, Melilla, Nador et Tétouan, et dans une moindre mesure, les Canaries, le Sahara et la Mauritanie.

Dans cet espace, les civilisations n’ont pas cessé de s’affronter au cours des quatorze derniers siècles avec – si je peux me permettre l’expression – beaucoup de naturalité.

La mort de Hassán II

Le décès, le 23 Juillet dernier, du roi Hassan II constitue un événement important dans la zone géopolitique de la Méditerranée occidentale. Avec toutes les réserves qu’il convient d’exprimer envers la tendance qui pousse à décrire l’histoire par périodes étanches – nouveau millénaire, nouveau siècle, nouvelle décade, nouvelle étape- comme si elle n’avait pas de continuité dynamique en elle-même et comme si chaque jour ne se construisait pas sur le précédent, la mort du monarque marocain offre la possibilité de réévaluer le présent, surtout au Maroc lui-même.

Pendant le presque demi-siècle de règne de Hassan II, la vie politique marocaine s’est caractérisée par la centralité de la monarchie ou plutôt de la personne du premier prince héritier du trône qui devint Hassan II en 1961. Il fût tellement “central” que, pour beaucoup des marocains, et notamment pour ceux qui sont représentés aujourd’hui par les détenteurs d’une partie du pouvoir administratif et politique, le renouvellement des élites et la relève générationnelle ont mis tellement de temps à se produire qu’ils ont sauté une génération.

L’Aggiornamento politique fut remis jusqu‘à très récemment et l‘évolution institutionnelle et constitutionnelle, destinée à homologuer le pays avec l’entourage auquel Hassan II désirait associer le Maroc, fut abordée avec tellement de réticence par le roi défunt que beaucoup le considèrent encore embryonnaire. Le jeune roi Mohamed VI devra l’affronter dans les années à venir et contrôler les tensions que susciteront les intérêts lésés et les habitudes politiques enracinées qu’il devra extirper.

En ce qui concerne les médias espagnols, la personnalité de Hassan II, qui ne fut jamais considérée avec objectivité en Espagne, attira fortement la capacité de critique des médias et des médiateurs. L’actuel Ministre de l’information marocain, Larbi Messari [4], qui est un grand connaisseur de l’Espagne, semblait être d’accord avec ce point de vue lorsqu’il disait avant la mort du monarque: “l’Espagne associe tout à la personne du roi pour insinuer que les conflits se doivent à ses caprices. Elle ne voit pas qu’il y a une société et un Etat fort derrière ces “maures qui discutent”.

A l’occasion d’un récent colloque, le professeur Juan Montabes [5] de l’Université de Grenade, souhaitait que sa disparition permette aux espagnols et aux marocains de cesser de se fustiger inutilement à cause du passé, et qu’ils commencent par contre à s’impliquer émotionnellement dans les conflits d’intérêts qui accompagnent toute relation économique entre deux pays et qui dans d’autres cas se résolvent en toute normalité.

Pour les espagnols qui, à partir de sphères différentes d’activité professionnelle s’intéressent au Maroc, la tentation de réfléchir à partir de cette conjoncture est grande parce qu‘à présent et près la mort de Hassan II, la réflexion a la connotation d’un inventaire. II est impossible de réaliser cet inventaire independemment des flux d’informations qui circulent entre les deux pays et des perceptions mutuelles des espagnols et des marocains.

Le rôle des médias

II nous faut d’abord faire deux remarques que j’emprunte au philosophe Fernando Savater et au sociologue Amando de Miguel. Le premier affirme que l’excédent d’information que nous avons aujourd’hui dans tous les domaines ne signifie pas que nous ayons une meilleure ni une plus ample connaissance. S’informer, dit-il, c’est recevoir et emmagasiner des images, des données, des mots ou des textes, tandis que connaître signifie classifier, hiérarchiser et intérioriser l’information.

De son côté, Amando de Miguel affirme, à contre-courant avec le pessimisme généralisé sur les effets dévastateurs, à moyen terme, des télévisions, surtout ce que l’on appelle la télé-poubelle, que les messages télévisés – j’ajouterais l’information en général – ne tombent jamais dans le vide et qu’ils sont perçus par l’individu en fonction de sa propre personnalité et sa propre culture. Autrement dit, la plupart des fois on n’assimile et on ne croit que se que l’on est disposé à croire ou à assimiler.

Cette étourdissante abondance d’information qui nous arrive des points les plus éloignés de la planète rend plus difficile l’accomplissement de ce qui autrefois était un principe de base – l’intérêt de l’information est en fonction directe de la distance géographique de la scène sur laquelle elle se produit – et surtout oblige les télévisions à informer fréquemment de façon incomplète, souvent incorrecte et parfois superficielle.

J’ai souvent entendu dire à des collègues journalistes que le monde n’est que la réalité dont s’occupent les médias. Si nous considérons les choses de cette manière, comme c’est le cas dans la pratique, c’est logique que le menu quotidien de l’information présente une géométrie extraordinairement variable. On suggère que cette réalité, beaucoup plus évidente dans l’actualité que par le passé récent, est due en grande partie à la concentration de la propriété des grands groupes de médias et à la mentalité des entreprises qui les possèdent qui ne pensent, comme toutes les entreprises commerciales, qu’aux bilans annuels.

A mon avis, il s’agit de bilans, mais aussi d’options informatives qui semblent partir du principe que la communication est surtout un “spectacle” et qu’en matière ‘information, les opinions publiques doivent s’intéresser à ce que les médias publient, et non pas l’inverse comme c‘était le cas auparavant.

Les questions d’intérêt vital pour le pays ou pour la civilisation à laquelle le moyen de communication appartient sont normalement couvertes de façon systématique et continuelle. En dehors de cela, celles qui concernent les pays de notre entourage avec lesquels nous maintenons des relations économiques très étroites, même s’ils n’appartiennent pas à notre sphère culturelle, sont étouffées dans la masse des informations du reste de la planète qui, d’ailleurs, ne sont considérées comme dignes d’être diffusées que lorsque elles éclatent. Avec nos excuses pour les exceptions, qui existent, nous pouvons affirmer qu’en général le désir d’informer des aspirations des peuples, pays et continents entiers a perdu de l’importance, il ne reste de la place dans les médias modernes que pour les catastrophes naturelles, tueries et coups d‘état.

Plus de la moitié de l’humanité, et dans cette moitié j’inclus le Maghreb et le Maroc, est resté hors du menu informatif non catastrophique qui tous les matins est composé par les grandes agences de presse internationales qui, de plus, sont toutes occidentales. Les publications, non quotidiennes, qui comblaient une partie de ce manque d’information systématique de “l’autre” du sud ont disparu ou disparaissent progressivement du panorama informatif espagnol et aujourd’hui, plus que jamais, nous pouvons utiliser le terme employé par l‘écrivain Jacinto Benavente: nous nous trouvons face à la cité “allègre et confiante” et néanmoins chaotique village global de l’information.

Le journalisme actuel, vu sous cet angle, contribue à la cohésion de l’environnement de la culture dans laquelle il se développe, mais il aggrave la mésentente avec les autres civilisations, et aide au développement des stéréotypes et des idées préconçues. Il faut ajouter à cela que ce journalisme introduit dans les esprits l’information de toutes ces catastrophes sans compenser l’angoisse du récepteur avec des informations sur des faits qui relèvent de la normalité.

Pour que l’entente devienne encore plus difficile, ce “reste du monde” semble parfois être menaçant, à cause des excès occasionnels que des individus isolés commetent et qui parfois se traduisent en terrorisme, ou bien à cause des migrants qu’il exporte à un rythme et dans des conditions qu’une partie de l’opinion publique occidentale considère inquiétants. Dans ce chaos informatif, les médias contribuent très souvent à créer une image de l’autre – membre d’une civilisation différente – négative.

II serait cependant exagéré d’attribuer aux médias et aux informateurs la capacité de configurer à eux seuls les perceptions qu’ont les citoyens de “l’autre”, surtout qu’actuellement les médias et les médiateurs traversent une crise de confiance à cause du fait que les propriétaires des medias font prévaloir leurs options informatives ou politiques sur le souci d’informer des journalistes.

Heureusement que les perceptions mutuelles des espagnols et des marocains ne dépendent pas seulement, et même pas principalement, des médias. L’histoire, qui donne une vision plus réconfortante des faits parce que chacun l’interprète à sa manière, la littérature, qui fait jaillir la partie la plus profonde de l’inconscient collectif, et une notable et indestructible intuition populaire, contribuent de façon effective à les former.

Actuellement, le contact sans intermédiaires que permettent le tourisme, les échanges économiques en général, la promiscuité humaine et culturelle dans des relations frontalières aussi spéciales que celles que l’Espagne entretient avec le Maroc et les autres pays du Maghreb, au Campo de Gibraltar, Ceuta, Melilla, Malaga et ses alentours, et la nombreuse (et toujours croissante) présence de l‘émigration, déterminent des perceptions qui durent avec plus d’intensité que celles que nous pourrions recevoir de façon “régulière” à travers les médias.

Ainsi, les opinions publiques espagnole et maghrébine auront l’une de l’autre des idées positives ou négatives, mais elles ne seront pas dues exclusivement à ce que transmettent les médias. Par contre le point de vue de ceux-ci aura une plus grande influence sur l’action des acteurs politiques parce qu’il est contemporain des événements et, surtout, grâce à l’importance que ces mêmes acteurs lui donnent.

La vision que les espagnols et maghrébins ont les uns des autres, et surtout les espagnols et les marocains, entre lesquels les contacts historiques furent plus constants et fréquents, répond à tous ces facteurs. Elle s’améliore plus lentement que ce que les politiques d’Etat ou de gouvernement voudraient, mais peut-être plus rapidement que ce que les constants contentieux et les intérêts contradictoires laisseraient espérer. Les tentatives des agences de presse du sud de s’unir pour se protéger de l’envahissant monopole que les agences occidentales exercent sur l’information, dans le but de proposer un menu alternatif ou complémentaire du choix restrictif que celles-ci diffusent tous les jours dans le monde, n’ont pas encore donné leurs fruits. La Pan African News Agency (PANA) envoie tous les jours sur les ondes des nouvelles qui ressemblent à des communiqués officiels.

Ses bonnes intentions sont contrecarrées d’abord par la difficulté que représente l‘établissement d’un menu informatif pour les médias officiels d’un aussi grand nombre de pays gouvernés par des régimes très différents, et ensuite par le fait que les nouvelles qu’elle transmet sont officielles. Comme conséquence de ces deux facteurs, les médias occidentaux ont perdu de l’intérêt pour les contenus qu’elle propose.

Le même écho limité est enregistré par la FANA (Fédération des Agences de Nouvelles Arabes), créée en 1994, dont la finalité semble être de se protéger contre des informations adverses ou critiques plus que de pratiquer la légitime défense contre l’information occidentale qu’elle considère tendancieuse ou partielle. Fayez El-Sayegh, directeur de l’agence de presse syrienne SANA disait, cependant, dans une des dernières réunions de la FANA que “l’interception de l’information étrangère crée à certaines sociétés de l’anxiété à propos de leurs traditions, leurs valeurs, leurs comportements” et il ajoutait que “les médias locaux ont la responsabilité de rétablir l‘équilibre”.

Un autre projet, encore plus ambitieux, semble avoir beaucoup moins de possibilités d’avenir. Il s’agit de l’Alliance des Agences de Presse de la Méditerranée, constituée en 1991 par treize pays riverains, plus la Mauritanie et le Portugal, qui se fixait la mission presque impossible d’encourager une “culture journalistique commune” et de dessiner une “perspective conjointe de l’information en Méditerranée”.

Les transitions en Espagne et au Maroc

L’Espagne et le Maroc ont parcouru ces derniers siècles dans des directions opposées. L’Espagne a perdu, depuis la guerre hispano cubaine américaine de 1898, toutes ses colonies et protectorats. Le Maroc, en beaucoup moins de temps, a réussi à se constituer un territoire qui en grande partie n’avait pas été inclus de façon permanente et organique dans l’espace géographique qui, pendant certaines étapes de son histoire, a servi de base à l’Etat ou les Etats qui étaient à l’origine du Maroc actuel. II a obtenu cet espace territorial à la suite de confrontations avec l’Espagne, qui se sont produites par étapes successives, ce qui a gardé vivante la flamme de la mobilisation nationaliste contre les espagnols une situation qui se prolonge parce que le Maroc ne considère pas encore close cette étape de son histoire.

Ceci a marqué la relation post-coloniale et post-protectorat entre les deux pays et a influencé les perceptions contemporaines des opinions publiques respectives. Perceptions qui, de plus, viennent s’inscrire sur un imaginaire collectif truffé d’affrontements « familiers », religieux, politiques et militaires.

Par contre, l’Espagne et le Maroc ont récemment vu s’estomper une partie de cet éloignement, car chacun de ces deux pays, avec des différences bien entendu, a su trouver un consensus intérieur pour opérer une transition interne pacifique. Jusqu’en 1975, l’opposition politique avait eu une relation traumatisante avec les régimes respectifs. L’Espagne commença cette année-là sa transition politique qui d’ailleurs se préparait depuis une décade, et l’on affirme que depuis deux ou trois ans le Maroc a commencé la sienne.

Dans ce contexte, les deux Etats ont exprimé, surtout depuis les années 80, la volonté politique de favoriser la création d’un cadre d‘échanges économiques et humains qui permette de contempler le futur à partir d’une interrelation économique et de coopération vaste et solide, dans lequel cadre on résoudrait d’une manière civilisée les éventuelles tensions territoriales résiduelles.

La similarité des objectifs politiques symbolisés dans les discours sur les transitions respectives, avec les différences dues aux environnements et aux civilisations de chacun des deux pays, permirent à l’Espagne de se proposer comme référence de la transition et au Maroc de l’accepter comme idée au debut. Le projet fonctionne bien sur les plans économique et politique entre les Etats, mais manque de porosité sur le plan humain. Les différences culturelles et de civilisation et la distance que représente la langue, rendent la tâche difficile.

L’impatience des agents économiques et des gouvernements face à la lente évolution des relations humaines et des perceptions mutuelles est compréhensible, mais elle est parfois contradictoire avec les maigres moyens que l’on consacre à l’améliorer. Dans tous les cas, les espagnols et les maghrébins n’ont presque pas de relations de coopération sur le plan social, culturel, sportif, ou informatif. D’autre part, les relations entre les partis politiques, les syndicats ou les associations professionnelles n’ont pas l’air de fonctionner correctement. Dans ces circonstances c’est, une fois de plus, aux Etats et au gouvernements d’assumer les initiatives de rapprochement, avec très peu de succès, il faut le dire.

Le rôle des sondages d’opinion

Les sondages d’opinion qui mesurent les perceptions entre espagnols et maghrébins n’aident pas toujours à évaluer correctement la réalité, bien que, théoriquement, il s’agisse d’un instrument scientifique et objectif. Le problème, bien sûr, n’est pas le sondage en lui-même, mais la méthodologie employée. Dans la majorité des cas ils ne concernent que les émigrants, et cette condition, tout comme la pauvreté, suscite fréquemment des rejets, indépendamment de la nationalité.

Les espagnols, dont beaucoup émigrèrent dans les années 50 ou 60 firent l’objet, même de la part des européens, du même rejet que subissent aujourd’hui nos voisins marocains et maghrébins, les turcs, les sud-américains ou autres. Nous sommes donc bien placés pour comprendre l’environnement agressif dans lequel se meut l’immigrant et pour savoir que le rejet envers l’immigrant pauvre s‘étend souvent au citoyen moyen du pays d’origine de cet immigrant.

L’Espagne et les espagnols sont conscients de cet aspect du problème comme le prouvent les mesures administratives et éducatives destinées à l‘éviter et la réprobation de la société lorsque se produisent des actes de racisme et de xénophobie. L’Union Européenne aussi en est consciente et plusieurs recommandations adressées par la Commission Européenne aux médias, comme la Déclaration du Conseil de l’Europe, émise à Vienne en Octobre 1993, ou la Déclaration d’intentions du Comité de Programmation de l’EBU (European Broadcasting Union) du 26 Octobre 1994, essayent de combattre ces sentiments à court et moyen terme.

Les propositions qui reflètent ces bonnes intentions encouragent la représentation de l’Europe multiculturelle dans les programmes de radio et de télévision et proclament que ces émissions ne doivent en aucun cas porter préjudice ou enfreindre l‘égalité des droits ou la dignité des êtres humains ni inciter au racisme, à la xénophobie ou au nationalisme destructif.

Ces recommandations son tellement détaillées qu’elles invitent les chaînes de télévisions à utiliser des commentateurs experts, de provenances diverses, lorsqu’il s’agit de parler de questions qui concernent d’autres pays ou collectifs, exigent que l’on évite le sensationnalisme, la manipulation des sentiments ou les craintes du public, les stéréotypes et les préjugés et elles demandent même que l’on prononce correctement les noms étrangers.

Réciproque vision négative

Quand nos voisins réfléchissent entre eux ou avec nous sur les relations entre européens et maghrébins en général, c’est souvent pour mettre à jour leur liste de griefs. Notre mauvaise conscience devrait au moins être soulagée par la réciprocité avec laquelle le sud, mises de côté les amitiés personnelles, perçoit le voisin du nord. J’ai inclus comme annexe à cet article une analyse que j’ai effectuée sur le traitement réservé à l’Espagne et aux espagnols dans la presse marocaine pendant le premier semestre 1989. Je n’ai pas choisi cette période de façon arbitraire. Elle coïncide avec l‘époque où l’on négociait le premier voyage officiel du roi Hassan II en Espagne.

Le résultat qui découle de cette analyse est que les médias marocains traitent l’Espagne et les espagnols de façon très semblable au traitement que les médias espagnols réservent au Maroc et aux marocains.

S’agissant de l’Espagne et du Maghreb, ce que l’on appelle les mécanismes habituels de création d’images entre les peuples sont influencés par l’information que les médias audiovisuels et écrits transmettent de façon ponctuelle et irrégulière sur la perception de l’autre. Ceci est du au fait que les Etats désirent influencer ces perceptions en faveur des objectifs qu’ils se fixent à un moment donné et aussi à la différence culturelle qui rend plus difficile ou déforme la compréhension des faits.

En Espagne, il y a des particularités en ce qui concerne la perception de “l’autre” maghrébin. A cause de la proximité géographique, l’histoire a laissé un fond de familiarité culturelle et humaine dans cinq régions: l’Andalousie, les Canaries, le nord du Maroc, le Sahara occidental et la Mauritanie. En temps normal et dans des conjonctures exceptionnelles, cette familiarité va au-delà de la perception de l’autre que l’on a dans d’autres régions espagnoles et maghrébines.

Il n’y a, dans aucun des deux pays, de recherches scientifiques spécifiques sur cet aspect de la question, mais il suffit d‘être originaire d’une de ces régions pour être conscient de la force intérieure et de l’implication émotionnelle avec lesquelles on aperçoit des événements ou de faits de la relation avec le pays voisin qui sous d’autres latitudes seraient normaux, courants ou même indifférents.

Le sud de l’Espagne et le nord du Maroc sont ou se croient être les régions les plus déprimées et en quelque sorte les plus abandonnées par les respectifs pouvoirs centraux, et cela leur donne une solidarité spéciale. Le fait que Ceuta et Melilla soient des villes africaines et l‘échange journalier et frontalier qui se produit en fonction de cette situation donne lieu à de très particulières perceptions mutuelles en Andalousie et au nord du Maroc.

Ces deux régions sont, de plus, spécialement concernées par les problèmes actuels entre l’Espagne et le Maroc: la pêche, la revendication marocaine concernant les deux villes, la concurrence en matière d’agriculture et la première porte d’entrée des grandes migrations et des « pateras » qui transportent les émigrants dites illégaux. C’est pour cela que ce sont les régions où les deux plus grandes nostalgies – al Andalous et le Protectorat – et en même temps ce sont les régions les plus impliquées dans la relation hispano-marocaine que toute autre communauté espagnole ou région marocaine.

Toutes les deux constituent, toutes distances gardées en ce qui concerne les différences de développement politique, économique et administratif, une espèce de bled siba, dont le non conformisme se limite aujourd’hui à se plaindre de l’abandon du pouvoir central, et où le fait différentiel est précisément la similarité de leurs problèmes respectifs. Il s’agit d’un espace humain où l’Etat est perçu avec plus de désinvolture de dans les autres régions [6].

Perceptions en temps normal et perceptions en temps de crise

Les perceptions mutuelles à travers les médias respectifs sont tributaires de cette climatologie et ont donc une géométrie variable. Grosso modo nous pouvons distinguer, en ce qui concerne l’information publiée par les médias, deux grandes situations parfaitement différenciées: l’information sur l’autre en temps de crise (sur le Sahara, Ceuta, Melilla, la pêche ou l’immigration) et l’information en temps normal.

Si en temps normal l’information concernant “l’autre” manque de nerf, de constance et de régularité, comme cela a été le cas au cours des dernières années autant en Espagne qu’au Maroc; la situation n’est plus la même en temps de controverse et de crise. Lorsqu’une de ces périodes de tension arrive les médias passent automatiquement à l‘état de belligérance. Nous pouvons citer comme exemple la période du conflit du Sahara Occidental, depuis 1973 jusqu’au moment où le Maroc a accepté la célébration d’un référendum d’autodétermination dans la première partie des années 80; ou chaque fois qu’il fallait négocier un accord de pêche jusqu‘à l’assomption des négociations avec les pays tiers par la Commission Européenne depuis l’adhésion de l’Espagne en 1986.

Dans ces cas-là, la traditionnelle fraternité, l’amitié séculaire, le passé et I’histoire communs et autres invocations rituelles entrent temporairement en hibernation en attendant que la tempête passe. A chaque fois, au Maroc surtout, la défense pure et simple, unanime et avec toutes les armes journalistiques disponibles s’impose pour défendre les intérêts du pays. C’est à ces moments-là que les médias marocains résonnent avec une extraordinaire et peu commune « unanimité organisée », lancent toute la batterie des reproches historiques et récents et se prodiguent en avertissements subliminaires ou explicites sur le besoin de résoudre les contentieux territoriaux qu’ils considèrent encore ouverts.

L’Etat marocain qui est central et centraliste, facilite ce genre de mobilisation immédiate et unanime, non seulement des médias mais aussi des partis politiques et des institutions, dans le but d’atteindre un objectif. Ce genre d’exercice est difficile, pour ne pas dire impossible, pour les médias espagnols. Il est également difficile de contrôler l’intensité de la réponse et des émotions populaires, intensité parfaitement rôdée au Maroc, où les répliques dans la presse sont toujours un degré au dessus de l’interpellation qui les provoque.

Mythification du passé et politisation du présent

Une caractéristique importante des récentes relations entre les espagnols et les marocains est la politisation des problèmes bilatéraux, qui se superpose à la mythification du passé et qui est le reflet de ce qu‘était la politisation de la scène espagnole avant la consolidation de la transition.

Le conflit du Sahara Occidental, le régime marocain, l’opposition politique marocaine et les partis politiques marocains ont subit et subissent encore les conséquences de cette politisation qui continue, probablement par pure inertie, et qui s’entête à ne pas moderniser des positions fixées dans les années cinquante, soixante ou soixante-dix.

La question du Sahara est une situation qui a clairement influencé les relations entre l’Espagne et le Maroc pendant pratiquement deux décades. La perception idéologique du problème en Espagne, où l’opinion publique et les médias furent très sensibilisés par le Front Polisario, a plus à voir avec l’attitude envers le régime marocain qu’avec l’indépendantisme Sahraoui.

Comme contrepartie, à certains moments de ces frictions entre espagnols et marocains, la presse marocaine et certains esponsables ont transmis dans leurs déclarations I’impression que les espagnols étaient la cause de tous les problèmes qu’ils avaient sur ce front.

II faut donc être reconnaissants envers un intellectuel marocain de la taille de Fathallah Oualalou, jusqu’à très peu Ministre de Finances, qui a reconnu à l’occasion de deux voyages en Espagne, que la gauche marocaine et l’Armée de Libération Nationale, qui au cours des premières années de l‘indépendance du Maroc s’opposèrent ouvertement et même par les armes au défunt roi Hassan II, eurent beaucoup à voir avec le désir d’indépendance des sahraouis.

La pêche dans les eaux marocaines, dont l’environnement et le statut final ont été établis à partir des conditions obtenues par l’Espagne dans les accords Tripartites de Madrid, en 1975, n‘échappa pas, pour cette même raison à cette politisation qui pendant longtemps sembla faire partie des relations entre les deux pays. Cette politisation influença aussi notablement les relations entre l’Espagne et l’Algérie et la perception que les algériens et leur régime ont des espagnols.

La revendication par le Maroc de Ceuta et Melilla, toujours rappelée au cours des échanges humains, des négociations économiques et commerciales et des moments de conflit et qu’un ambassadeur espagnol qualifia comme “l’inévitable clause de style marocaine”, constitue un facteur de distorsion qui affaiblit fréquemment la position négociatrice des espagnols et provoque l’affrontement dialectique à travers les médias respectifs.

L’inconscient collectif, comme l’intuition en bourse, semble l’escompter à l’avance en conservant sa vision négative du Maroc. Une négociation sur la pêche est rarement abordée comme ce qu’elle est en réalité: l’accord entre deux intérêts économiques concurrents. Ce reflet idéologique semble être sous-jacent dans la position du nouveau gouvernement marocain: “L’Espagne ne peut pas simplement venir, payer et pécher. Elle doit aussi coopérer avec le Maroc” une condition qui est actuellement très bien accueilli.

La Presse a eu, et dans une moindre mesure a toujours, une influence fréquemment négative sur la relation hispano-marocaine, plus par l’irritation qu’elle produit aux gouvernants et par les complications qu’elle cause aux différentes négociations et aux relations bilatérales, que par son effet sur les peuples eux-mêmes. Cependant, quelque chose a changé positivement, car actuellement les gouvernements facilitent maintenant le rapprochement et les contacts entre journalistes des deux pays.

II y a quelques années nous nous attendions à ce que la télévision espagnole captée au nord du Maroc, et maintenant dans tout le pays, améliorerait la perception que les marocains ont des espagnols et de leurs institutions. Dix ans plus tard, après avoir littéralement inondé le territoire marocain d’images, les perceptions marocaines de l’Espagne ont moins changé de ce que l’on espérait. Paradoxalement, la télévision espagnole est accusée d’encourager le désir d‘émigrer de milliers de marocains [7]. Curieusement, une récente enquête indique que seulement 2% des marocains qui ont émigré vers l’Espagne incités par la télévision considèrent que la réalité ressemble au “paradis” duquel la télévision les avait fait rêver [8].

Ceci est probablement du au fait que, normalement, on demande trop aux médias et on accuse leurs informations de provoquer des conséquences pour lesquelles il ne sont pas tout à fait responsables. Je crois sincèrement que leur principale obligation est de raconter avec véracité et objectivité, ce que leurs correspondants voient et entendent, mais sans aucune considération politique, idéologique, diplomatique ou commerciale. Les relations entre le Maroc et l’Espagne, comme entre tous les pays, sont vivantes et conflictuelles et la palpitation et le conflit sont inhérents à toute relation humaine.

Les gouvernants sont rarement d’accord sur cet aspect de la question, bien qu’il y ait quelques exceptions comme celle, il y a quelques années, du Ministre de l’Information marocain, Abdelouahed Belkzis, qui m’avait dit une fois dans son bureau: “Nous ne sommes pas d’accord avec ce que vous écrivez sur le Maroc, mais grâce à vous les espagnols lisent tous les jours quelque chose sur notre pays. Ceci est important pour commencer. Maintenant nous espérons que vous allez commencer à parler de nous aussi naturellement que si vous parliez d’un pays européen”.

L’Islam et l’Occident dans les perceptions

L’idée, toujours en évolution, que les espagnols et les marocains se sont forgée les uns des autres est influencée par tous les facteurs dont nous avons parlé et qui leur appartiennent, mais aussi par les perceptions qui dépendent de la civilisation de chacun, l’Islam et l’Occident, de laquelle chacun d’eux fait partie et qui est appelée à durer et s’imposer dans les prochaines années.

Identifier les perceptions mutuelles à partir du point de vue religieux ou de la civilisation constitue un exercice fatigant, car il est énormément complexe, qui exige que l’on résolve d’abord une inconnue, au moins dans le cas de l’opinion de l’Occident sur l’Islam, celle de savoir quel “Islam” reflète le mieux la réalité: celui des radicaux ou la religion officielle et contemporaine et si ces derniers observent la religion telle qu’elle se dérive des préceptes contenus dans le Coran.

Quant à ce dernier point, le Coran prescrit une telle diversité d’attitudes envers les “gens du livre”, chrétiens et juifs, que toutes les interprétations y trouvent une justification. La plus concrète, parce qu’elle fut appliquée par le Prophète Mohamed lui-même à partir du Pacte de Najran et qu’elle a été incorporée au droit musulman par la suite, est celle qui considère protégées les autres tribus chrétiennes et juives qui vivaient en terre conquise par l’Islam.

Quant aux extrémistes de l’Islam, une précision préliminaire me semble nécessaire. Le radicalisme islamique n’est pas seulement le fruit de l’insatisfaction face à “l’indifférence économique et culturelle” de l’Occident envers les peuples les plus pauvres. Les modérés et les radicaux semblent partager l’idée que l’Occident est un lieu corrompu et sans foi où la famille s’est dissoute, où la proximité des sexes dans la vie de tous les jours a mené à la dépravation des moeurs et où l’argent a remplacé le Dieu unique dans le coeur des humains. C’est ainsi que le décrit en tout cas le député marocain animateur d’un groupe “islamiste” modéré, Abddelilah Benkiran.

Une négociation sur la pêche est rarement abordée comme ce qu’elle est en réalité: les tiraillements entre deux intérêts économiques qui veulent prevaloir. Ce reflet idéologique semble être sous-jacent dans la position du nouveau gouvernement marocain: “L’Espagne ne peut pas simplement venir, payer et pêcher. Elle doit aussi coopérer avec le Maroc” une condition qui est actuellement très bien reçue.

La Presse a eu, et dans une moindre mesure a toujours, une influence fréquemment négative sur la relation hispano-marocaine, plus par l’irritation qu’elle produit aux gouvernants et par les complications qu’elle cause aux différentes négociations et aux relations bilatérales, que par son effet sur les peuples eux-mêmes. Cependant, quelque chose a changé positivement, car actuellement les gouvernements facilitent maintenant le rapprochement et les contacts entre journalistes des deux pays.

II y a quelques années nous nous attendions à ce que la télévision espagnole captée au nord du Maroc, et maintenant dans tout le pays, améliorerait la perception que les marocains ont des espagnols et de leurs institutions. Dix ans plus tard, après avoir littéralement inondé le territoire marocain d’images, les perceptions marocaines de l’Espagne ont moins changé que ce que l’on espérait. Et, par contre, la télévision espagnole est accusée de fomenter le désir d‘émigrer de milliers de marocains.

Curieusement, une récente enquête indique que seulement 2% des marocains qui ont émigré vers l’Espagne incités par la télévision considèrent que la réalité ressemble au “paradis” duquel la télévision les avait fait rêver.

Ceci est probablement du au fait que, normalement, on demande trop aux médias et on accuse leurs informations de provoquer des conséquences desquelles il ne sont pas du tout responsables. Je crois sincèrement que leur principale obligation est de raconter, avec véracité et objectivité, ce que leurs correspondants voient et entendent, mais sans aucune considération politique, idéologique, diplomatique ou commerciale. Les relations entre le Maroc et l’Espagne, comme entre tous les pays, sont vivantes et conflictuelles et la palpitation et le conflit sont inhérents à toute relation humaine.

Les gouvernants sont rarement d’accord sur cet aspect de la question, bien qu’il y ait quelques exceptions comme celle, il y a quelques années, du Ministre de l’Information marocain, Abdelouahed Belkzis, qui me dit une fois dans son bureau: “Voilà, nous ne sommes pas d’accord avec ce que vous écrivez sur le Maroc, mais vous avez obtenu des espagnols que lisent tous les jours quelque chose sur notre pays. Cela est important pour commencer. Maintenant nous espérons que vous allez commencer à parler de nous aussi naturellement que si vous parliez d’un pays européen”.

Les “islamistes” affirment que ceci les inquiète, non pas pour les occidentaux eux-mêmes, mais pour les nombreux ressortissants de leurs pays qui ont émigré en Europe et qui en Pan 2025 seront, d’après de récents calculs, 25 millions dont les trois-quarts musulmans.

L’Occident et certains occidentaux semblent très influencés par les contingences actuelles de l’Islam, par le terrorisme vraiment spectaculaire de certains groupes radicaux et par les transformations de certaines pratiques sociales sous la pression des radicaux, notamment en ce qui concerne le statut de la femme et le retour à des traditions que les occidentaux considèrent anachroniques, surtout en ce qui concerne la femme et la famille, mais aussi la démocratie et la participation des citoyens.

De là à assimiler l’espace humain de l’Islam avec le terrorisme et les anachronismes historiques, il n’y a qu’une mince frontière que la presse occidentale traverse souvent. Les marocains affirment qu’ils sentent face à ces manifestations la même indignation que les espagnols sentiraient si la presse marocaine donnait l’impression que l’Espagne est dominée par le terrorisme de l’ETA.

Entre les sociétés marocaine et espagnole la réalité quotidienne s’installe avec beaucoup de difficulté car elle est beaucoup plus complexe que ces images qui ne se produisent que dans des situations extrêmes. La condition de la femme est sans doute le chapitre qui donne lieu aux perceptions les plus choquantes entre l’Islam et l’Occident, et celui qui de façon aigue pose des questions aux occidentaux sur la convenance d’appuyer les aspirations de libération et modernisation d’un secteur déterminé des sociétés musulmanes, probablement minoritaire mais important quand même, ou par contre de se tenir en marge pour éviter les frictions.

Pour les islamistes, cependant, “l’obsession” de l’Occident pour la condition de la femme musulmane commence au XlXème siècle, lorsque l’Occident se convertit en colonisateur et essaye, avec ce discours sur la femme, de justifier ou même d’encourager l’hostilité envers les arabes et musulmans.

Les musulmans en général regardent cette inquiétude occidentale pour la femme musulmane avec beaucoup d’irritation, conscients peut-être du fait que cette question constitue le talon d’Achille de cette “modernité dans le respect des traditions” qu’ils affirment être en train de construire.

Les occidentaux, de leur côté, répondent que leur inquiétude en ce qui concerne la condition de la femme dans le monde musulman n’est ni intéressée ni typiquement occidentale. Eux déclarent soutenir avant tout les aspirations des femmes musulmanes. L’abondante littérature que les femmes musulmanes ont écrit sur la question renforce ce point de vue, mais les musulmans en général affirment que ce n’est qu’un mirage véhiculé par la presse et les médias occidentaux.

Un des arguments de choc les plus généralisés contre l’Occident est la supposée destruction de la famille et la dépravation des moeurs qui, d’après les musulmans, découle de la proximité des sexes dans les écoles, les postes de travail, les loisirs et les activités extra laborabes. “L’islamiste” tunisien, Rachid Gannouchi [9], entre autres, avait l’air de partager cette opinion lorsqu’il disait que s’il arrivait au pouvoir en Tunisie, il “veillerait à ce que le mélange des sexes ne stimule pas la dépravation”.

Les mésententes

C’est vrai, comme l’affirme l’intellectuel marocain Ibrahim Al Jatib [10] “qu’il n’y a aucune communication entre l’Islam et I’Occident et que chaque groupe semble aveuglé par sa propre culture et ses idées préconçues”. Al Jatib ajoute que contrairement à ce qui passe avec les médias arabes, “pour les occidentaux rien, ni personne, de temporel ou spirituel, de profane ou sacré, n’est à l’abri des critiques”. D’après lui, “le marocain est incapable de se reconnaître dans les médias occidentaux”.

La Fatwa lancée par l’Imam Khomeiny d’après laquelle n’importe quel musulman du monde était invité à donner la mort à l‘écrivain britannique Salman Rouchdi pour le punir pour son livre “les Versets Sataniques”, a contribué dans les derniers temps à donner une vision biaisée de l’Islam.

La guerre d’Algérie et ses séquelles d’horreurs et de terrorisme depuis 1992 a renforcé cette impression et a enfermé dans un cercle de craie tous ceux qui jusqu‘à présent voulaient encore dialoguer mais pensent maintenant que tout dialogue est inutile car chacun est retranché derrière sa propre position inamovible.

A ces mésententes de type religieux et idéologique il faut en ajouter d’autres de type pratique. La participation occidentale dans la Guerre du Golfe et l’attitude occidentale, surtout américaine, envers lsrael et le conflit du Moyen-Orient, sont des cas clairs qui illustrent une perception différente des réalités internationales. Pour les opinions publiques arabes l’intervention guidée par les Etats Unis en faveur du Koweit en 1991 n’avait pour but que de préserver les sources d’approvisionnement d’un pétrole bon marché et les valeurs américaines. L’intervention militaire au Kossovo, pour défendre la communauté musulmane d’un pays européen, n’a pas donné lieu par contre à la reconnaissance qu’elle devait théoriquement susciter.

Tout ceci a caché, et cache encore, ce que le fondamentalisme peut avoir de positif, en tant que recherche d’une identité mal définie et en tant que tentative de préserver une culture érodée par l’attraction qu’exerce la culture voisine, triomphante sur le plan économique, scientifique et social. Des personnalités aussi peu susceptibles d’encourager les extrémismes ou les révolutions, comme Hassan II, ont reconnu qu’elles partageaient cet aspect du fondamentalisme, tout en condamnant et réprimant fermement ses excès.

Les perceptions à travers l’histoire

L’histoire est le sédiment à travers lequel se filtrent, modèlent et configurent les perceptions globales réciproques et l’inspiration la plus importante de cette rhétorique interprétative et médiatisée, pleine d’invocations rituelles, à laquelle ont recours les uns et les autres. Les uns parce qu’ils désirent mettre de l’emphase sur le caractère, en théorie bénin et progressiste, de la conquête de l’Espagne par les musulmans; les autres parce qu’ils font des efforts pour trouver des aspects positifs à l’action extérieure de l’Espagne et compenser ainsi, dans une certaine mesure, l’expulsion des juifs et des mauresques, l’Inquisition, la colonisation et le Protectorat. Les intellectuels et les historiens semblent être beaucoup plus mal à l’aise face à ce passé commun que les peuples eux-mêmes.

Un des stéréotypes, aussi rituel qu’inutile, choyé par les musulmans et partagé par de nombreux occidentaux, suggère que l’Islam s’est étendu avec autant de rapidité grâce à l’indulgence de ses conquêtes. Les sources historiques, contemporaines des faits, sont moins bienveillantes que les historiens contemporains quand elles décrivent cette réalité.

L’histoire de la conquête d’Al-Andalous, écrite au Vlème siècle de l’Hégire (Xllème de l‘ère chrétienne), que nous a léguée lbn al Kardabous [11] rapporte que ce fut, comme toutes les autres, une conquête militaire et politique. lbn Al Kardabous, qui à son époque, celle de I’Islam triomphant et plein de splendeur dans la Péninsule Ibérique, ne se sent pas obligé d’avoir des considérations morales lorsqu’il raconte les faits. Ainsi, il reflète tout naturellement et simplement comment les églises furent détruites, les villes chrétiennes rasées, les cloches transformées en lampes gigantesques pour les mosquées et les têtes coupées des chrétiens soigneusement empilées pour que les muezzins puissent appeler à la prière du haut du monticule.

Un autre acteur, aussi qualifié que le calife Yaacoub Al Mansour (Xllème siècle de notre ère) se jactait ne n’avoir laissé dans tout l’occident musulman ni église ni synagogue et d’avoir obligé a émigrer les chrétiens et les juifs qui ne s‘étaient pas convertís [12].

Nous retrouvons la tendance équivalente auprès des espagnols qui essayent d’adapter le passé à des conceptions modernes. Pour ce faire, ils entourent la reconquête de “bonté” et les ordres militaires religieuses de générosité en terre d’infidèles, et considèrent les guerres nécessaires à la colonisation ou à l‘établissement de protectorats, présentés comme des missions de propagation de la civilisation. L’histoire, bien évidemment, fut ce qu’elle fut, et le mieux est de l’assumer au lieu d’essayer de la modeler a posteriori par le moyen d’interprétations.

De toutes façons, Alexandre de Saint-Phalle [13] répond à ceux qui prétendent que l’expansion musulmane fut rapide et relativement pacifique que “le christianisme s‘étendit avec autant ou plus de rapidité que l’Islam et par la seule force de la foi puisqu’il ne forma pas d’armée et n’eut pas d’ambitions politiques”.

Cela fait plus de quinze ans, lorsqu’un groupe de journalistes marocains exposaient au consulat français de Marrakech, devant le nouveau ministre socialiste Claude Cheysson, la liste des griefs qui à leur avis allaient entraver l’ambitieuse politique méditerranéenne du nouveau gouvernement de Paris, celui-ci leur répondit avec la claire intention de couper court de façon salomonique à la question: “Cela fait des siècles que le Nord et le Sud de la Méditerranée se combattent et s’envahissent. Nous sommes arrivés jusqu‘à Jérusalem et vous jusqu‘à Poitiers. D’autre part, les turcs sont arrivés jusqu‘à Vienne. Ensuite nous nous couvrons d‘éloges, nous nous courtisons et, en définitive, nous coopérons et nous faisons du commerce”.

Le professeur d’origine palestinienne, Bichara Khader [14] décrit ainsi la séquence des interventions occidentales dans ce que les arabes considèrent comme leur décadence: premièrement les Croisades ; deuxièmement la colonisation ; troisièmement la création de l’Etat d’lsrael ; quatrièmement l’agression tripartite contre l’Egypte de Nasser, et cinquièmement les deux Guerres du Golfe (Irak et Iran) [15].

Depuis ce Moyen-Âge islamisé qui prit fin en Espagne, les chrétiens et les musulmans n’ont pas su vivre ensemble en paix et encore moins en promiscuité. Les sociétés multiconfessionnelles les plus représentatives des temps modernes, le Liban, Chypre, Israel et la Yougoslavie défient les volontarismes politiques et idéologiques en montrant leurs échecs et en se prêtant comme exemples pour la réflexion et l‘étude scientifique.

Au cours d’une conférence sur le fondamentalisme islamique donnée au Caire, Samuel Huntington affirma qu’il était convaincu que l’affrontement entre les cultures islamiques et occidentales est inévitable. Ses théories, et celles d’autres chercheurs avant lui comme Bernard Lewis, contribuent à propager dans certains secteurs de l’opinion publique l’idée que le radicalisme de l’Islam est un des dangers de la prochaine décennie.

Par contre, la diminution des manifestations violentes et terroristes est un signe fréquemment ignoré. Cependant très peu de penseurs oseraient confirmer aujourd’hui ce que le professeur Mustapha Sehimi, de l’Université de Rabat, disait en 1993 dans un colloque qui eut lieu à Grenade: “L’islamisme radical a cessé d‘être un extrémisme verbal pour devenir la seule alternative en Algérie et en Tunisie”.

Dans un article intitulé “Gare aux musulmans!” [16] le journaliste égyptien Atef Ghamri répondait à Lewis et disant: “L’ancienne consigne qui criait gare aux communistes a été remplacée en Occident par Gare aux musulmans!”. L’auteur américain John Espósito, qui voyait le problème sous un autre angle, avait été plus explicite lorsqu’il affirmait: “Le besoin des Etats-Unis de trouver un substitut au fantôme soviétique et en grande mesure un impératif économique”.

Les migrations humaines sont-elles un risque?

L’autre risque que l’Europe, ou certains européens, semblent craindre provient des migrations massives en provenance du Sud qui probablement se produiront dans les prochaines années. Bien que les chiffres varient, en fonction de la source, celles qui indiquent qu’en 2015 le Maghreb comptera 120 millions d’habitants, le double que dans l’actualité, semblent crédibles. Cinq ans plus tôt, le Maroc, avec 40 millions d’habitants, dont la moitié de moins de 15 ans, devrait avoir une population plus nombreuse que l’Espagne. II s’agit de chiffres importants dont on ne peut en aucun cas minimiser l’impact sur la Méditerranée occidentale.

Si l’on tient compte qu‘à la fin des années quatre-vingt la population étrangère de la Communauté Européenne était de plus de 13,1 millions d’habitants, le chiffre de 25 millions d’immigrants prévu pour l’année 2025 ne semble pas exagéré, surtout que cette croissance est supérieure à celle de la population de toute l’Europe qui est évaluée à dix millions (entre 1982 et 2025).

La perception de ce problème varie selon que les appréciations viennent de sources progressistes ou conservatrices et il existe, de nouveau, une certaine littérature scientifique qui présente cette tendance sur un ton moins dramatique et surtout moins conciliant pour une Europe dont la population loin de s’accroître vieillit et qui par manque de jeunes court le risque de ne pas pouvoir garantir même la retraite des personnes âgées qui ont accompli leur part de travail.

Les arabes, et en particulier les peuples musulmans de la rive sud de la Méditerranée, revendiquent en s’appuyant sur l’histoire une interaction positive avec la civilisation occidentale et se plaignent de ce qu’ils considèrent comme le refus délibéré des occidentaux de reconnaître leur contribution au progrès scientifique, social et culturel de la civilisation occidentale et, en définitive, de l’humanité.

Au cours du Congrès islamo chrétien tenu à Cordoue en Octobre 1986, et des congrès postérieurs, certains participants établirent des inventaires complets des apports arabes à la science et au progrès dans de nombreux domaines notamment en médecine, astronomie, mathématiques et navigation qu’ils considèrent ignorés par les occidentaux.

Le professeur Bichara Khader a écrit: “Les arabes réclament que l’Europe reconnaisse la contribution arabe à la civilisation européenne, se plaignent qu’en Europe l’opinion publique soit largement hostile à eux et regrettent que dans les programmes scolaires on cite rarement des questions arabes et islamiques”.

Au cours du séminaire organisé en Février 1993 à Grenade par la section espagnole de I’Association des Journalistes Européens, sous le titre “Islam et Occident, les conditions pour le dialogue”, Abdelilah Benkiran, aujourd’hui député indépendant au Parlement marocain et en 1993 directeur du journal Al RAI et leader de l’islamisme modéré marocain, disait que les valeurs de la civilisation occidentale ne sont pas universelles, que l’Occident applique ses valeurs aux autres de façon injuste et qu’il prétend s‘ériger en exemple pour le monde, ce qu’il ne peut atteindre que par des mesures de force. “Nous autres nous avons l’identité de notre propre civilisation et notre personnalité historique,” proclamait-il.

Les perceptions réciproques dans la littérature

Il n’y a pas vraiment de littérature maghrébine ou espagnole dont le sujet soit “l’autre”, ou bien qui place l’autre au centre de la narration, mais il y a, par contre, une abondante production scientifique et historique récente qui fait que ce soit paradoxal que les espagnols qui s’intéressent au Maghreb aient recours aux sources françaises et ignorent les espagnoles. L’excellent travail de classification des sources réalisé par Rodolfo Gil Grimau [17], inspiré par l’Ambassadeur Alfonso de la Serna, contient 16.172 références bien qu’il ait été interrompu au terme du premier tome.

II est impossible d‘établir une liste des auteurs espagnols qui ont le plus contribué à la connaissance du Maroc et dont la qualité scientifique de leurs travaux n’a rien à envier à celle d’autres pays colonisateurs. De plus on risquerait en l‘établissant de commettre des omissions injustifiables. Il suffit de dire que ceux qui y ont contribué sont des religieux, des militaires, des civils, des explorateurs et des aventuriers romantiques. Ces derniers étaient amoureux du pays, l’on parcouru en tant que musulmans et sont une source intarissable de données sur la vie quotidienne en terres d’lslam.

Ali Bey Al-Abbassi (Domingo Badía y Leblich) ou “el Moro Vizcaino” (José María Murga), deux grands personnages appartenant à une étape de l’histoire de l’humanité où le courage personnel était indispensable, sont curieusement moins connus parmi les espagnols que l’anglais Walter Harris, sans doute moins ambitieux dans ses explorations confortables et qui représente surtout un cas exceptionnel en Europe. II s’agit d’un patrimoine scientifique dont la valeur est, en général, mal reconnue et qui est méconnu du grand public, dont la diffusion devrait être encouragée.

Le roman autobiographique de Driss Buissef Rekab, “À l’ombre de Lalla Chafia”, est exceptionnel dans la littérature “commune”. II fut d’abord écrit en français et ensuite traduit à l’espagnol et il décrit dans la première partie de l’histoire, avec une naturalité digne de reconnaissance, les péripéties d’un enfant issu d’un mariage mixte entre un marocain et une espagnole.

Le personnage du roman, Driss lui-même, souffre avec une telle noblesse et un tel manque d’amertume à cause des préjugés que cet enfant “mixte” rencontrait dans chacune des ambiances culturelles dans lesquelles il vit, que son cas pourrait très bien servir d’exemple aux multiples situations traumatisantes que ces couples affrontent dans l’actualité.

Mais la littérature qui rapproche les civilisations ne contente pas tout le monde. II y a un nombre important d‘écrivains maghrébins en langue étrangère, surtout en français, qui au fil des années sont arrivés à traduire les réalités de leur culture et leur civilisation à la rationalité occidentale.

Mais aujourd’hui il y a un autre groupe, de plus en plus nombreux, qui affirme (comme on accusait au siècle dernier les orientalistes de donner une vision déformée et romantique, et enfin de compte Europeisée, de l’Islam) que ces intellectuels qui s’expriment dans des langues étrangères “ont permis, consciemment ou non, à l’Occident de nous percevoir à sa manière”. “Ce sont des complices qui l’ont réconforté et lui ont donné bonne conscience” dit l‘écrivain algérien Rachid Mimouni.

Une autre conviction généralisée parmi les arabes et les musulmans est le fameux “deux poids deux mesures” que l’Occident est supposé d’appliquer aux conflits internationaux. Le très connu poète arabe, Adonis, disait récemment dans une entrevue accordée à l’auteur de cet article que, l’Occident s’intéresse souvent aux droits de l’homme de certaines collectivités et certaines régions et ignore ostensiblement ces mêmes droits dans d’autres parties du monde”.

Projets communs abandonnés ou délaissés

Les tentatives de rapprochement des uns et des autres, qu’elles soient encouragés par les gouvernements ou spontanées, ont été nombreuses au cours de la dernière décennie, et moins fréquentes dans l’actualité. Elles pourraient même se voir réduites au minimum dans les dix années à venir si personne ne fait rien pour y remédier à la mobilité des personnes. En ce qui concerne l’Espagne et le Maroc, je me souviens qu’un nombreux groupe d’intellectuels espagnols et marocains se réunirent pour la première fois le 28 Mai 1979 à Madrid et la deuxième fois le 2 Décembre de la même année, à Marrakech.

L’objectif, comme toujours, était de favoriser les échanges personnels dans le but d’améliorer la compréhension réciproque des deux sociétés. Le fait que cette initiative ait été imposée de l’extérieur et forcée y mit très rapidement fin. De toutes manières, l‘énumération des sujets que l’agence marocaine MAP croyait voire dans l’agenda de la deuxième rencontre suggère le caractère instrumental que le Maroc voulait donner à ces réunions: “Ceuta et Melilla, la pêche; la balance des paiements défavorable au Maroc; la situation des émigrés marocains en Espagne; le transit des produits agricoles marocains par la Péninsule ibérique; le manque d’objectivité de la presse espagnole envers son voisin du sud; les préjugés anti-marocains des espagnols, etc…” furent les sujets soumis à débat, d’après la MAP.

Si cela avait été le cas, cette réunion d’intellectuels aurait pris la place des fonctionnaires des deux pays, car ces sujets ont plus à voir avec l’intendance des gouvernements qu’avec les réunions d’intellectuels.

II y eut aussi des forums d‘économistes, de journalistes, d’historiens, de professeurs et à la fin de chaque rencontre on a proclamé inévitablement le désir d’en convoquer un deuxième et un troisième, on est même arrivé à en fixer les dates, mais le suivant rendez-vous a rarement eu lieu.

Les rencontres entre espagnols et marocains ne sont pas les seules qui manquent de continuité. Le professeur italien Roberto Aliboni disait il y a quelques années18 qu’aucun projet bilatéral commencé dans les cinq dernières années n’a pas eu de suite. II mentionnait concrètement les forums “cinq + cinq”, le “Forum de la Méditerranée Occidentale”, la fameuse Dimension Méditerranéenne de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe)”, la CPSCM “Conférence pour la Paix, la Sécurité et la Coopération en Méditerranée” et finalement – en 1995- le “Forum pour le Dialogue et la Coopération en Méditerranée”, proposé par l’Egypte. D’autres analystes on ajouté à cette chaîne de bonnes intentions ratées le “Dialogue Euro Arabe”, commencé en 1972 et pratiquement mort une décennie plus tard.

Même les projets nés dans la foulée de la Conférence de Barcelone ou avant et qui sont plus spécifiquement espagnols, comme l’Université Euro Arabe” que le Secrétaire d’Etat de l‘époque Luis Yañez décrivait comme un “forum de rencontre permanente et de réflexion et débat pour le renouvellement de la pensée européenne sur le Maghreb”; le service en arabe de l’Agence espagnole EFE; le légat andalous; le comité (de réflexion) Averroes; ont réduit leur initiale vitesse de croisière. La prochaine décennie mérite que l’on fixe les objectifs avec plus de clarté et que l’on soit plus constant quant aux mécanismes destinés à les accomplir.

Notas al texto

fn1. COELHO, PAULO: L’Alchimiste, Edit. Anne Carriére, 1994, Paris.

2 FUKUYAMA, FRANCIS: La fin de I’histoire et le dernier homme. Amon Books, 1993.

3 HUNTINGTON, SAMUEL: The Clash of Civilisations and The Remaking of World Order, Touchstone Books, 1998.

4 LARBI MESSARI au cours du colloque Espagne-Maroc organisé par la Universidad Complutense de Madrid, à Miraflores de la Sierra, le 6 Juillet 1998.

5 Colloque de 1993 Islam et Occident, les conditions du dialogue, Grenade 1993.

6 BERNABÉ LÓPEZ GARCÍA L’APPELLE L‘énorme espace physique dans lequel les deux cultures se chevauchent et se confondent; espace de transition culturelle (Colloque sur Le Maroc et I’Espagne dans les médias, organisé par le CERI le 29/10/1994).

7 RONDA, JAVIER: L’information au Maroc et l’influence des messages audiovisuels espagnols, thèse doctorale, Université de Séville, 1999.

Fn8. Ut supra.

9 GANOUCHI, RACHID: Si j‘étais au pouvoir, entrevue accordée au journaliste marocain Hamid Berrada et publiée par le mensuel Jeune Afrique Plus, numéro de février 1990.

10 IBRAHIM AL JATIB, Colloque Culture et Démocratie, ICMA 1996.

11 ABOU MAROUAN ABDEL MALIK IBN AL KARDABOUS AL TAWZAZI, Kitabu-l-Iktifa’i fi Akhbaril- Khoulafa’i (Le livre de la suffisance en matière des nouvelles des Caliphes). El libro de lo suficiente acerca de las noticias de los Califas, traduit à l’espagnol par le Dr. Margarita La Chica Garrido, Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université d’Alicante.

12 CSIC, Al Andalus, Vo. XXI, Phase 2, Madrid-Grenade, 1956, page 382.

13 SAINT-PHALLE, ALEXANDRE DE: “De Saint Paul à Mahomet, Gallimard, 1952.

14 KHADER BICHARA: Convivialité méditerranéenne, le Partenariat euro méditerranéen, Colloque Philip Morris de Madrid, 1995.

15 BURGAT, FRANÇOIS: L’Islamisme au Maghreb, la voix du Sud Payot, 1995, précise encore plus l‘étape coloniale en ce qui concerne le Maghreb et signale que l’Algérie fut colonisée pendant 132 ans (de 1830 à 1962), la Tunisie pendant 75 ans (depuis 1881 sous protectorat), 53 ans pour la Mauritanie, 40 ans pour la Libye et 44 ans pour le Maroc.

16 AL AHRAM WEEKLY, 17-23 Mars 1994.

17 GIL GRIMAU, RODOLFO: Approximation à une bibliographie espagnole sur le Nord de l’Afrique 1830-1980, Ministère des Affaires Etrangères, Madrid, 1982.

18 Alexandrie, Egypte, Mars 1995.


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