Entretien avec Miriam Makeba: la vie pour chanter :: 31/03/1971

Entretien avec Myriam Makeba et Stokely Carmichael a Alger. PL 1971

Domingo del Pino, Prensa Latina, Alger

Miriam Makeba et Stokely Carmichael dans son hotel à Alger 1971. Archivo fotográfico D. del Pino


Miriam Makeba-femme me parle de Miriam Makeba-voix. Voix, chant, voyages sans cesse, meublent sa vie. Je l’ai rencontre dans un hôtel de la capitale algérienne avec son époux Stokely Carmichael. Ils sont les visiteurs les plus célèbres d’Alger en ce moment. Miriam Makeba-femme, menue, de stature moyenne, la voix douce et timide, a parcouru le monde entier, a chantée dans les meilleurs théâtres et scènes d’Europe, d’Afrique et d’Amérique. Avec son chant, qui est un cri sorti tout droit de l’âme de l’Afrique Noire, elle à ravi toujours son public. Infatigable, elle parcourt le monde confondu avec sa terre ancestrale.

Devant un micro, face au public, la femme timide se transforme et elle émerge, gigantesque comme sa race, comme son peuple qu’on voudrait ignorer. Sa prédisposition au chant lui vient du ventre de sa mère. Des tristes après-midi passés avec son père, un noir haut et maigre. Elle tient le chant des forces de la nature, des traditions glorieuses de son peuple.

Question

Miriam, depuis des années quand on parle de chanson africaine on parle de Miriam Makeba. A quelle époque de votre vie avez-vous commencé à chanter?

MM:.-

J’ai toujours chanté. Petite fille, à l’école, à la maison. Professionnellement, j’ai commencé en 1953 en Afrique du Sud.

Q.-

Vous y étés restée tout le temps?

MM.-

Environ six années avant d’aller en Amérique. Je suis partie tout d’abord pour l’Angleterre. Puis je me suis rendue en Italie pour présenter le film “Comme Back Africa”. De retour à Londres, j’ai passé trois mois dans l’attente du visa pour les Etats-Unis où j’avais été invitée à chanter.

Le film Comme Back Africa avait été tourné clandestinement en Afrique du Sud par un cinéaste nord-américain nommé Lionel Rogosin. Un groupe d’américains l’avaient vu et ils me demandèrent de venir chanter dans leur pays.

Q.-

Ainsi vous chantez des votre enfance?

MM.-

Oui. C’est de famille. Nous chantons tous dans la famille. Mon père chante, ma mère chante. Nous chantons tous.

Q.-

Je me souviens d’une de vos chansons, très belle: Ibabalao. Vous y chantez votre pays, le Transkei, dont vous étés, je crois, originaire.

MM.-

En effet, mon père est du Transkei. Ma mère est née au Swaziland. Moi à Johannesburg.

Q.-

Comment votre pays intervient-il dans vos chansons?

MM

La plupart de mes chansons parlent de mon pays, l’Afrique du Sud.. Mais le temps aidant mon répertoire s’est enrichi de chansons des pays par lesquels je suis passée. Néanmoins, le plus fort et le plus intense de mon chant restent les chansons
traditionnelles sud-africaines.

Q.-

Pata-Pata, par exemple?_

MM.-

Pata-Pata est une chanson de la ville. Ce n’est pas une chanson traditionnelle.

Q.-

Avez-vous chanté aussi dans votre pays, y avez-vous fait des tournées?

MM.-

Oui. Je connais mon pays de long en large. J’ai également chanté dans ce qui était alors la Rhodésie du Sud et que bien entendu nous préférons appeler Zimbabwe. En Zambie aussi. Dans l’actualité, j’ai chanté dans presque toute l’Afrique, aux Etats-Unis, dans les Caraïbes, et dans certains endroits d’Europe, d’Angleterre et d’Australie. Récemment, et pour la troisième fois, au nord de l’Afrique, je suis allée aussi en Algérie et en Tunisie.

Q.-

Vos chansons glorifient le passé de votre peuple, son histoire, ses traditions. Comment se fait-il que vous puissiez chanter en Afrique du Sud?

MM.-

En fait, à mes débuts, ils n’étaient pas très conscients de l’impact de mes chansons, ni de ma façon de les interpréter. Avec le temps, ils comprirent. En 1959, l’année de mon départ, bon nombre de mes chansons avaient été interdites. J’étais interdite moi-même dans certaines régions et dans les villes. Dans l’actualité, aucun de mes disques n’est passé en Afrique du Sud. Un certain temps leur aura été nécessaire pour se rendre compte de la signification de mes chansons.

Q.-

Vous venez de New York, y séjournez-vous régulièrement?

MM.-

Non. Nous vivons à Conakry, en Guinée, depuis fin 1968. J’ai quitté les Etats-Unis en novembre 1968.

Q.-

Quels sont vos projets immédiats?

MM.-

Actuellement je reviens des Etats-Unis, où j’ai fait quelques apparitions. Maintenant je vais en Guinée. J’ai quelques contrats en Angleterre, en France, à Bruxelles, en Allemagne. Un show télévisé m’attend à Cologne. Puis je repars en Guinée en attendant de nouveaux projets. Vers Juillet j’irai en Tanzanie; en août, en Suède. Puis, le retour en Guinée où je pense me préparer pour un Festival.

Miriam Makeba prends congé et repart silencieusement, telle une révélation noire.


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